Je suis parfaitement silencieux - Camille SERVAIS



Impossible d’être silencieux.
Les feuilles mortes un peu humides semblent dissimuler un humus élastique, mais des silex grincent sous mes pas. Les fourmis s’occupent sans s’en soucier. Trop légères de toute façon. Ici, elles déambulent en étoile autour de leur nid, que je repère à l’oreille, entre deux racines proéminentes d’un chêne pédonculé aux profondes crevasses. Je suis des yeux leur étendue. L’arbre est entièrement envahi. Les rayures verticales du tronc montent, descendent.
Une fourmi accapare mon regard. Elle est plus rouge que les autres.
 J’avais choisi le poisson le plus rouge. La vendeuse ne le trouvait pas dans l’aquarium bondé. Ils grouillaient, effrayés par ces doigts boudinés. J’ai fini par accepter un poisson presque orange. J’étais écoeuré.
 Ma fourmi redescend le long du tronc, en emportant de là-haut un minuscule morceau de brindille ocre. Elle peine un peu, il y a une crevasse qu’elle ne peut enjamber, elle la longe jusqu’à sa racine. Lorsqu’elle croise une de ses semblables, petit choc d’antennes avant de se contourner. Elle met pied à terre sur quelques débris qui subsistent entre le nid et le tronc – et disparaît dans l’enchevêtrement d’insectes, son rouge qui me paraissait plus rouge passe inaperçu, je la cherche, panique, je l’ai perdue.
Ne pas s’en faire pour une fourmi.
Ce picotement auquel je n’avais pas prêté attention m’irrite maintenant. Une ortie peut-être. Je penche mon regard.
Des dizaines de fourmis rouges escaladent mes chaussures, longent le bord du contrefort jusqu’à atteindre mes chaussettes, grimpent le long de mon pantalon, me mordillent les mollets.
Arrêt en plein pas. Je n’arrive pas à bouger. M’enfuir signifierait en écraser, des dizaines, des centaines, dont certaines, peut-être, avec le rouge un peu plus rouge, parmi ces milliers d’individus, ces milliers de fois six pattes qui martèlent d’immenses feuilles mortes, ces milliers de fois quatre antennes qui s’entrechoquent pour se reconnaître, ces milliers de fois deux mandibules qui découpent, arrachent, tirent quelques millimètres de végétal mort ou vivant, ou d’animal, mort, ou vivant. Je me demande si elles finiraient par me découper, moi, par minuscules morceaux, quel bruit ça produirait.
Certains bruits qui craquent me deviennent familiers, coléoptères dépecés, pattes d’araignées arrachées, perce-oreilles démantibulés, feuilles piétinées, déchirées : tout casse, rien n’est souple. Mais au-dessus un bruissement s’étend, s’étire, fait le gros dos, se gratte, s’étale de tout son long à perte de vue. Je le vois se frotter aux arbres, marquer son territoire. Il se risque un peu plus loin, tâte le terrain. Du bout d’une griffe il explore une souche, y déniche une chenille, la ramène délicatement à lui. Il ronronne, vieille machine tranquille, contente de travailler sans s’épuiser. Visiblement, il ne demande pas de spectateur. Ça me vexe, un peu. Les fourmis s’en moquent.
Deux pas et demi, la main entière sur le dôme du nid. Les fourmis crépitent, j’ai soufflé sur les braises du vieux bateau à vapeur.
La fourmilière en colère a une odeur très particulière. Odeur des piqûres d’orties, odeur vert anis, odeur acide du fond du jardin, derrière les branches basses des thuyas, odeur du long du fossé, là où l’herbe épaisse garde jusqu’au soir ses gouttes de rosée, là où les grands ne peuvent pas aller.
Les fourmis n’arrivent pas à percer ma peau, elles se racornissent, leur tête-tenaille tire vers la droite, vers la gauche, massage de mandibules qui me chatouille presque. Il y en a une qui s’escrime sur une envie que j’ai rongée à mon pouce ce matin. Ça m’amuse, elles sont tant.
Je me souviens de ce sourire.
Je le reconnais sur le visage de mon oncle immense, mon oncle marin, quand nous, les gosses, on s’accrochait à ses jambes en criant, on lui grimpait sur les hanches, les épaules pour l’empêcher de repartir en mer, et que lui, le roc, il n’avait presque aucun effort à faire pour nous décrocher.
Je tombe.
Un peu d’acide sous la peau de mon pouce. Ma main a d’elle-même quitté la fourmilière, je la secoue, les petites bêtes tombent de haut, je souffle sur mon doigt. Les fourmis sont hilares, je les entends se moquer de moi. Je m’éloigne, les silex s’amusent, je secoue mes chaussures, frotte mon pantalon. Je rejoins le chemin.
Retour à l’illusion du silence. J’avance délicatement.
Le chemin descend. Ils déborde d’herbe vert piquant de deux côtés. Des flaques profondes le délimitent. Mes pas ne font plus qu’un bruit feutré, mais laissent derrière eux des marques hébétées qui se relèvent à grand peine. Je m’arrête, de nouveau, dans le creux, où un gué de silex pointille un ruisseau, je me retourne. Je suis mes traces des yeux, à l’envers, une à une. Jusqu’à les perdre… et mes yeux trébuchent, s’étalent dans une flaque, splash, se relèvent, rouges de honte, rouges de plaisir, là où ils ont perdu mes traces ils ont trouvé une femme, poing sur les hanches, des pieds à la tête rouge, des bottes aux joues, et les cheveux, et les mitaines, tout y est : le Petit Chaperon a fini par grandir, vient voir dans les bois si le loup n’y est pas, lui proposer peut-être un chemin tortueux, la vieille attendra. De la main elle me lance un salut, je l’attrape au vol, suit un bonjour rauque, mes oreilles sursautent, elle n’a pas la voix de derrière les thuyas, elle n’a pas la voix qui toque au bocal.
La femme s’approche, je distingue les angles, les arrondis, et puis les rides, les rides de rire, les rides de consternation, les rides de larmes, les rides d’hiver, les rides d’été, les rides d’enfants, les rides de plaisir, les rides à venir et celles qui ont disparu. Elles me chatouillent ces rides, c’est le coin du feu, dans son panier il y a des châtaignes, elle aime le lait chaud, le miel, sa maison est pleine de grimoires, et de chats, et de poussière, elle va m’apprendre des recettes, m’expliquer la vie secrète des araignées, savoir ce à quoi je pense. Elle arrive à ma hauteur, elle n’a pas de panier, sourire gêné ou indifférence, elle me dépasse, passe le gué, un pied délicat sur chaque silex, elle grimpe l’autre pente, disparaît.
 Je suis parfaitement silencieux.
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