La ligne de partage des eaux - Guy TORRENS (stage été 2006)



La ligne de partage des eaux. Keiji revoyait cette image, à chaque fois qu’il entrait dans un port. La ligne de partage des eaux. Une trace nette, au scalpel.
Il s’arracha à sa méditation. Il était déjà tard. Le bateau avait jeté l’ancre. Il laissa les passagers descendre. Il aimait être le dernier à quitter un endroit. Sans laisser de traces.
« La seule trace que je laisse, ce sont mes pas sur le bitume, et peu les remarquent ». Il reprenait pied dans sa solitude, de face de profil, à pleines mains, il repartait avec sans crier gare. Drôle de mot. C’était souvent là qu’il se retrouvait. Dans les gares. Il en connaissait beaucoup, cailloux blancs de son errance. Il les nommait à haute voix et les oubliait aussi vite. Il avait d’ailleurs tendance, à ne plus se souvenir des endroits et des gens, et il n’avait que trente ans. Il avait fêté son anniversaire hier en pleine mer. Il s’était tatoué son prénom sur l’avant bras gauche avec de l’encre de chine et une aiguille chauffer à blanc de peur de ne plus exister. La douleur l’avait ramené vers Yukio. C’était pour lui, pour eux, les jumeaux stellaires, les enfants des cendres qu’il était parti dans cette quête. Il lui écrirait quand il aurait trouvé.
Pour l’instant, il avait mal au bras et une vague nausée. Pour sortir du port, il y avait une porte à tambour, éclairée par le hall, qui tournait très vite, un manège fou. Dans ce tourbillon il vit son image, à l’infini se refléter. Keiji lumière, Keiji ombre, Keiji lumière, Keiji ombre. Il se voyait comme chez ses amants de porcelaine : mince, pas très grand, les cheveux lisses mi-longss aussi noirs que ses yeux légèrement bridés, les lèvres rouges, charnues, le nez fin, le teint pâle, un samouraï de pacotille.
Il se voyait comme chez ses amants bosselés : les bras finement musclés, des mains trop grandes pour son corps, des mains d’étrangleur ou de sabreur. Il aurait aimé tenir un sabre, fendre l’air, entendre le bruit, ressentir cette force nette et précise. En guise de sabre, il n’avait que ce couteau suisse, laissé par un amant kleenex, entre deux portes d’un parking. Il avait d’ailleurs peu de choses : un sac de sport blanc en cuir, 2 chemises rouges, 1 noire, 2 frocs rouges, 1 noir, 4 slips blancs, un pull noir à capuche rouge. Il n’achetait que ces trois couleurs.
Il réussit à s’extraire de cette porte maudite.
Il chercha le chemin de la gare, il évita les grands axes, s’engagea dans un dédale de ruelles. Le soleil déclinait. Sans s’y attendre, il déboucha sur un cimetière d’illusions.
C’était semble-il le point nodal de l’ennui et de la rage. L’arrière cour désolée des rêves d’asphalte. Un vaste îlot d’habitation, entouré d’une palissade. Par un trou, il put découvrir dans la pénombre des murs à moitié écroulés, comme s‘ils s’étaient déconstruits par fatalité, par désespoir. Ils avaient jeté leurs pierres un peu plus bas, en tas plus ou moins égaux. Le ciment de leurs vies s’était effrité, éparpillé. Des poutres gisaient. Monstres dormants, insupportables de noirceur. Il restait des pans de murs intacts, des lambeaux de papiers peints, des morceaux de couleurs fanées. Un évier pendait, le robinet ouvert sur le vide. C’était bouleversant de quotidien, d’intimité, d’éphémère. Keiji essuya une larme.
Deux grandes grues étaient plantées au milieu. Elles étaient massives, muettes, inquiétantes. Programmées, élevées, pour la destruction organique du vieux, pour l’éradication de la mémoire.
Elles ne bougeaient pas. Elles attendaient les instants de désert pour finir leur infâme boulot.
D’autres maisons entouraient le chantier. Elles étaient fermées, barricadées, aveugles, miteuses. Les encoignures de portes, les passages abandonnés, exhalaient une forte odeur de pisse et de merde par endroits. Des graffitis, signes de piste, marquaient des territoires défunts. Il y avait des papiers gras roulés en boule, des kleenex souillés, des sacs plastiques, des capotes usagées, des seringues brisées.
Dans ce lieu de frontière, entre port et gare, le ciel en cet instant de crépuscule semblait se recouvrir d’un voile d’ombre, celui des mourants, celui des cartes postales jaunies, usées par la sueur des doigts et l’engouement des yeux.
Brusquement l’obscurité fut là. La ruelle ressemblait maintenant à un tunnel. Au bout des bruits rassurants : claquements de volets, pots d’échappements, éclats de voix, éclats de rires. Les lampadaires s’allumaient lentement. Le paradis à portée de main. Keiji était désorienté. Il voulait mettre un terme à ces murs des désolations. Il évita de justesse un rat, mort écrasé. L’image de sa mère accouchant dans le glacis nucléaire le fit vaciller. Il était un survivant des décombres. « Yukio, mon aimé, j’y suis arrivé ». Il se plia en deux et vomit.
 
Dans les ténèbres, au troisième étage d’un immeuble condamné, une fenêtre éclairée. Il était le dernier habitant de ce champ de ruines, lui Bernard le Maltais. Il n’avait pas voulu partir. Il attendait qu’on le jette dehors :
 « Que viennent les hordes de CRS casqués, qu’ils brisent tout et déchirent tout chez moi, qu’ils me jettent sur le pavé, qu’ils me mettent le nez dans la merde et me fassent pisser le sang. Au moins j’aurai touché le fond. Je pourrai enfin déployer ma douleur l’étaler, la montrer. »
Mais rien. Des envoyés de mairie, des huissiers, gênés. Il ne savait que leur répondre. Il ne pouvait pas leur dire :
« J’ai toujours vécu là, j’ai partagé chaque mètre carré avec ma femme, mon amour. Le soir on se mettait sur le balcon pour entendre les gosses jouer. Seulement des cris de joie des pleurs enfantins.
Il ne pouvait pas leur dire :
« Sa mort m’a laissé sans voix et ce décor, c’est ma vie. Mais un endroit dévasté, vaut mieux que pas d’endroits du tout ».
Chez lui tout était intact. Le lit défait, les derniers draps, la collection de poupées de porcelaine. Il en ramenait une après chaque voyage (il était marin) pour s’excuser de n’avoir pas été là. Il ne vivait plus que dans une pièce éclairée chichement, presqu’en douce. Tous les soirs il se mettait sur le balcon, assis. Il s’acharnait à vivre pour témoigner de l’absente.
 
 
Keiji s’était peu à peu remis du chaos. Il avait trouvé un hôtel juste au coin. Une fois dans la chambre, il avait allumé la télé et s’était endormi brutalement.
Une nuit sans rêves. Il ouvrit les yeux juste avant le rossignol magnétique, le nom qu’il donnait à son réveil matin. « Je suis né des décombres, signe de vie d’une folie nucléaire, né d’une mère irradiée ». Première pensée, message de la veille. Il traîna un peu au lit, jouant avec son sexe sans conviction.
Il se leva. Il avait pris sa décision. Il avait trouvé, ce qu’il cherchait. Il rentrait chez lui. Le bateau repartait en fin d’après-midi. Il avait quelques heures à tuer. Autant en faire des souvenirs qu’il offrirait à Yukio. Il entra dans la salle de bain. Elle était blanche et vide comme il les aimait. Seulement son corps nu, une serviette, et un rasoir. Il se doucha longuement, se rasa par petites touches, en faisant des grimaces, en gonflant les joues. Il s’essuya soigneusement entre les doigts de pieds ? Il entendait encore son prof de gym :
« Essuyez vous entre les doigts de pied sinon vous risquez des champignons » !
Il voyait toujours celui d’Hiroshima, alors il se frottait à s’en faire saigner. Avant de s’habiller, il risqua un œil par la fenêtre. Le ciel était limpide, une douce chaleur envahissait les rues. Journée rouge ou journée noire ? Il opta pour le rouge. Avant de sortit, reflet-miroir, sourire.
Il trouva un bar, tout près. Il ne déjeunait jamais à l’hôtel, trop de proximité d’intime. Dans les foyers d’orphelins de l’Hokkaido, il faisait déjà en sorte de s’éloigner des autres. S’il ne pouvait pas, il ne mangeait rien et s’enfermait aux toilettes. Connexion nécessaire.
La salle du café était sombre. Il n’allait jamais en terrasse. Il s’assit dans le coin le plus reculé. Il commanda, ce qu’il appelait son déjeuner international : un thé à la mangue, deux croissants, un jus d’ananas. Tout en mangeant, il se mit à écrire à Yukio :
 
Mon Yukio
Je ne sais pas qu’elle heure il peut être à Tokyo ou dans cet ailleurs où tu te trouves. Je suis dans une chambre anonyme près de la gare d’une ville inconnue Tu m’as accompagné au seuil de mes départs sans que le fil d’amour ne se rompt. Tu m’as tenu la main dans nos sauts maladroits d’adolescents, offert ton corps dans nos dortoirs déserts entre deux rondes. Tu le sais je suis le roi de la rencontre éclair. J’ai toujours gardé le goût du furtif, de l’inquiétude de la surprise.
Ce soir j’ai envie de te faire un cadeau de genèse.
Nous pensions être voués à la haine de l’espèce, que notre destin était de nous retirer d’un pas élégant ( toujours) sur les hauteurs de notre dédain. Il fallait que la plaie soit béante pour y mettre tant de persévérance à lécher ce sang de cendres noires.
Déchets, déchets du sens, déchets du sentiment, victimes désignées, parce que nées sur la honte de l’humanité.
Dans ce port inconnu, j’ai contemplé une faille, une passerelle entre-monde.
Un lieu de mémoire imprimée, puis dévastée.
Nous ne sommes pas nés de l’ordure, nous sommes ce qui rachète le massacre, la preuve de l’alternative. Nous sommes les témoins de vie de nos mères assassinées. L’univers ravagé est seulement celui de notre naissance. Devant ces décombres muets, bouleversants de saccage. J’ai senti un mouvement s’opérer, de la haine à la colère, de la colère à l’ouverture. J’aimerai que tu sois là pour boire tes larmes, panser tes écorchures d’ombre, te tenir dans mes bras chauds pour que tu t’endormes enfin.
Les porcelaines et les bosselés ne sont que des pointillés magiques sur le chemin du retour. Les trous de mes voyages réparent les haillons de mon trouble.
Je te retrouverai étincelant
A toi mon gardien d’encore.
Keiji.
Une fois fini, il la plia soigneusement et la mit dans sa poche.
D’être attablé, silencieux, le ramena à Tokyo avec un de ses amants de porcelaine. Il les appelait ainsi, pour leurs corps lisses et imberbes presque froids. Ils s’étaient rencontrés dans un hasard, étaient restés longtemps face à face en silence. L’amant avenir dit : « J’aimerai que chaque jour soit ainsi, rencontrer la beauté et y goûter après ».
Keiji avait répondu : « On va chez toi ou à l’hôtel » ?
Les mots d’amour seulement pour Yukio.
 
 A la sortie du bar, il était plus de onze heures. Il y avait encore quelques heures à tuer. Il se mit à la recherche d’un musée. Il aimait ces endroits, ces lieux de collections et d’étalages. Il avait même parfois l’impression de faire partie de l’inventaire.
« Un Cézanne, un Modigliani, une machine à vapeur, un fer à friser, un bronze vénitien, un Keiji atomique ».
Il avait même envie de se mettre contre un mur, de ne plus bouger, d’être cette miniature japonaise que tout le monde trouvait si charmante et rêvait d’acquérir.
L’exposition du jour était consacrée aux vêtements à travers les âges, les délires de la nippe, les divagations de la fringue, les égarements de la fripe, le grand balayage des sapes. La parure millénaire. Gloire au corps fissuré.
C’était comme à Sapporo. Un souvenir de gris et de premiers flocons. Le froid lui avait fait poussé la porte du musée du mouton, avec en guest star l’homme-mouton et son vieux masque décati. Il avait failli tomber à la renverse quand l’homme mouton s’était adressé à lui.
« Keiji, il va falloir rassembler tous les morceaux de peau, tous les morceaux de chair, sans oublier les os et créer le mouton final ».
Il n’avait rien compris, mais l’homme mouton disait toujours n’importe quoi.
Keiji l’avait touché pour voir s’il était réel. L’autre s’était débarrassé de sa peau en riant. Ce fut son premier amant bosselé. Ils étaient restés un certain temps à jouer à l’homme mouton et à l’homme loup. Il avait du se perdre dans la tourmente de neige, un soir de froid intense. Il ne l’avait plus revu. Tendresse.
A la fin de sa visite, il se dirigea vers la jetée. Au passage, il acheta trois cartes postales de la ville, une du matin, une de la journée, une du soir.
Sur celle du matin, il écrivit aux porcelaines :
Souci de mire
Les jumeaux n’ont d’avenir
Qu’en fuyant très loin.
Sur celle de la journée, un mot pour les bosselés :
Les divas perdues
Ont des chants de ténèbres
Sans un cri de trop.
Sur celle de la nuit, pour lui :
Les merles criaient
Rien ne bougeait sous l’horreur
L’obscur était là.
Il les relut plusieurs fois. Il les déchira et ce fut presqu’au pas de course qu’il arriva près du phare. Il se mit en équilibre sur une jambe, les bras à l’horizontal en balancier. Il poussa un cri guttural. Il fit la mouette devant l’océan vide.
Instant magique de grâce.
« Keiji envole toi, Keiji la lune est à toi, Keiji l’enfant souverain, beaucoup de bruits, beaucoup de corps, une guerre dedans, une guerre dehors, plonge Keiji, plonge ! »
Il fit un pas en arrière. Se retourna. Quelques curieux le regardaient. Quand il s’avança vers eux, ils se dispersèrent moineaux sauvages, craintifs. Il se dit :
« Keiji si tu veux une peau contre la tienne, il va falloir te calmer ».
 Il sentait le sang battre à ses tempes, des picotements dans le bas ventre.
Sex shop. Descente. Dédale sombre des cabines. Cris démesurés sur des corps pistons. Une autre montée d’adrénaline. Toucher, prendre, surprendre, goûter un autre homme.
Il y en avait un presqu’apeuré dans un recoin invisible
« Keiji, il est pour toi » !
Il s’avança, sourire de l’homme loup, les yeux mi-clos. Les mains sur la braguette. Eclair furieux du désir. Néon jap noir dans un cri de plaisir. 
 
Yukio ne bougeait pas. Il regardait Keiji avec le sourire tendre des retrouvailles
inespérées. Il alluma une cigarette, aspira profondément. Il allongea les jambes, se cala sur la chaise et lui dit de cette voix de sculpture fanée :
« Il n’ y a que toi pour imaginer des choses pareilles, moi je n’ai vu que des ours gris près de la rivière, ça faisait bien longtemps qu’il n’était pas venu boire si près. Je passe des nuits sur les traces d’une voile blanche, sautillante, tremblante. Parfois des dauphins l’accompagnent, pour ne pas qu’elle se perde, au milieu des eaux grises ; il faut veiller sur les frêles esquifs perdues dans des contrées sans limite et sans but.
Raconte moi d’autres histoires Keiji, je m’ouvre dans tes mots et me retire dans les souffles de ton ombre.
Raconte moi encore, les cratères défoncés, les murs échevelés, les contrées de tes doigts, les chemins de ton cul.
Raconte moi encore les marques du souvenir, les cairns de la vie, les peaux transpercées de couleur, les repos d’étincelles, l’art dérisoire.
Raconte moi ».
Keiji reposa doucement l’urne funéraire. Il embrassa la photo de Yukio près de l’océan. Il éteignit la lumière, se retira sans bruit et dans un murmure :
« Je continue pour toi, seulement pour toi ».
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