La mort me tient compagnie depuis le crépuscule - Marion GOLA (stage été 2006)



1. La mort me tient compagnie depuis le crépuscule. Elle a glissé dans l’intervalle absent des silences, déplie le drap blanc et tiède de ses doigts de verre et m’offre le loisir de sa conversation. Je quitte peu à peu la vie, ferme les yeux sur la douceur des soirs et m’empare déjà de mes armes. J’entre dans un autre voyage et je vais te rejoindre : depuis longtemps nous ne regardons plus l’horizon du même côté du monde.
Je meurs ce soir d’une vie plus longue que dans mes espérances. Je pense qu’il y aura de l’autre côté, pour t’enlever à moi, des armées redoutables, des guerriers sans corps ni visage aux armures effroyables et aux montures immenses. Un banquet y est déjà dressé, les verres tintent avec un bruit de perles, les rires des retrouvailles sonnent dans la clarté. Je vois des continents surgir dans le brouillard glacé et la mer qui s’invente pour cette traversée.
Je me demande ce que cela ferait de ne pas être né.Ou bien autrement. Ou bien ailleurs.
La dernière image que j’emporte ce soir est celle d’un fruit rouge et juteux dedans, rubis d’orfèvre tapi dans le tréfonds du monde et qu’un voyageur au nom imprononçable aurait pu me donner.
 
 
2. Je suis né d’un miracle, d’une résurgence tardive. Mon père m’a donné ce qu’il fallait pour vivre. Enfant, je bondis avec le soleil, dans un espace cendré de lumière. Les cailloux le matin ont la couleur dorée, ceux du midi pâlissent et préparent l’arrivée du soir et le nuancier bleuté des crépuscules.
J’ai grandi sur une terre de mélange, alchimie des langues que je ne comprenais qu’avec le corps et les yeux. Dans l’hospitalité, l’accueil, l’ouvert et le délié.
L’aridité d’une vallée où l’eau trame sa vie souterraine et où les pierres parlent de leurs éclats colorés comme des vies d’hommes. Des jardins ingénieux et leurs parfums de miel. Les sirops aux goûts de fleur.
Je bois l’étrangeté des voyageurs qui séjournent chez nous. La ferme de mon père est un lieu de labeur conquis sur un territoire où je n’ai pas d’histoire, où mon nom sonne étrangement. Une adoption, un exil volontaire : mes parents étaient las de l’immobilité frileuse de leur terre natale.
Je suis le seul enfant de ce couple, leur ancrage, leur espérance d’appartenir enfin. J’étais né pour inscrire leurs pas dedans le sable.
Un jour, une menace sans visage. Quelque chose qui attend. Mon père demande à l’homme chargé de veiller la nuit sur les troupeaux de faire briller davantage les feux.
Les visiteurs cette année là sont plus rares et les marchands de la ville discutent âprement les prix.
Plus tard, mon père s’absente un peu plus longtemps qu’à son habitude. Lorsqu’il revient la saison s’achève qui avait commencé le jour de son départ. Nous remplissons quelques valises, offrons les bêtes à ceux qui sont restés et resteront encore. Au matin, j’ouvre la porte de la volière et dans le jardin désert je cueille une grenade.
 
 
3. Les années de l’enfance s’achèvent brusquement. Pendant la traversée, je bondis sur le pont, grisé par le mouvement du bateau, un peu halluciné par le défilement de l’eau sous l’étrave, espère des dauphins, scrute l’ombre des baleines. Les livres que je lis me mentent et ma mère adoucit un peu trop ses gestes autour de moi.
Le reste se dilue dans une succession morne de lieux sans âme. L’appartement où nous nous résignons est au troisième étage d’une ville au bord d’une mer grise. La porte est muette sur le palier obscur. Je me souviens de la rondeur de la poignée blanche et lisse, du trou noir de la serrure, des marques invisibles des doigts sur le bois bon marché qui heurtent en silence, se lassent et ne reviennent pas.
J’ai des envies violentes d’ouvrir grand les fenêtres et toutes les portes et de laisser le vent agir, de faire claquer, hurler les gonds, couiner les huisseries. Je rêve de voir les fissures du plâtre, la dislocation des chambranles, les lézardes au plafond. J’ai encore dans la bouche le goût de cette rage : le monde devenu mensonge, plus rien pour dire, plus les mots qui chantent, des pierres muettes dans la gorge.
J’étudie peut-être dans un lycée de province, ai un goût prononcé pour les humanités, fuis les lignes et les chiffres. Le cinéma le dimanche après-midi et la nuit tombée lorsqu’on sort de la séance. Peut-être aussi quelques emballements, de maigres enthousiasmes. L’ennui avec certitude, la solitude avec délectation. Et le vertige qu’on sait provoquer en marchant, arpentant le ventre vide, jour, nuit, dans la ville ou en dehors, les pas qui en appellent d’autres, des carnets dans les poches que je perds dans les rues.
Et puis un soir, une brusquerie plus forte. Les amarres rompues.
 
 
4. Quelle ville pour accoster ? Quelle ville pour commencer ? Des quais. La ville est un port. La ville où je décide de rester pour tenter d’arrimer ma cargaison de pistes inabouties, de pas perdus, de questions en suspend. La mer contient la ville, la ville est méditerranée. La ville est blanche et grise, parle arabe, bleuit avec la mer.
Une côte rocheuse, des amphores incrustées de coquillages. Mon voisin en ramène parfois dans ses filets. Il m’en a donnée une. Elle est devant ma fenêtre. Il me donne aussi assez souvent des poissons. J’évite alors de penser que je suis pauvre parmi les pauvres.
Quand on quitte la ville, vers le Sud, la capitale. Le samedi c’est le grand souk. On prend le bac pour traverser le fleuve. Le retour le soir a des langueurs qu’on souhaiterait partager.
La ville contient des odeurs de marché, d’épices. Des mouches sur la viande, des carcasses éventrées pendues à des crochets. Des mendiants sans jambe sur des caisses en bois avec des roulettes.
La ville est quiétude. J’achète des fruits. Je les choisis verts et bistrés.
Il y a des événements dans la ville. La venue d’un tyran d’un pays voisin et ami et la foule au spectacle. Un enfant à la peau claire et aux yeux bleus hissé sur les épaules d’un très vieil homme presque noir.
Le ciel d’automne de la ville et des nuées d’oiseaux prêts à l’exil. Ceux qui sont trop faibles pour entreprendre le voyage passeront l’hiver dans la ville pour tenter de survivre. Sur les terrasses de la ville, dans le marché, ils quémandent déjà. D’autres événements dont on ne peut parler. Il y a du plomb dans la bouche de la ville. Une circulation souterraine et parfois des corps de poissons morts aux visages blafards.
Des disparitions. Et la mer toujours.
Des vestiges dans la ville. Des pièces de monnaies et des lampes à huile si légères comme d’une matière poreuse, vendues à des touristes par les enfants des campagnes.
Autour de la ville, les maisons de terre. Rien dans les maisons. Si, des tapis noués par des doigts fins de petite fille.
Des femmes dans l’unique pièce et le silence dés qu’on y entre.
L’heure des femmes qui n’est pas celle des hommes.
Les enfants n’ont pas d’heure, ils ont l’impunité.
Le soir, les cafards dans les appartements sortent des murs, tombent sur les hommes, s’abattent parfois violemment sur les pages des livres, aimantés par le halo de la lampe.
Je lis pourtant. Comme on lutte. Me répare de mes turbulences du jour dans le maillage serré des pages. Tout est bon pour éloigner le chaos qui danse devant mes yeux le soir et qui ressemble à l’entrelacs des ruelles exiguës dont certaines s’étranglent parfois entre deux façades. Et où je piste. Je flaire. Un chien errant qui pisse sous les regards, les flancs creusés et plus rien dans la démarche qui dise l’appartenance. J’ai la couleur des rues sales, des murs sales. L’odeur.
Le matin la ville salue bruyamment le lever du soleil comme le soir elle célèbre la tombée de la nuit. Elle ne donne pas le choix au dormeur. Elle s’incline sur la terre dans une odeur de bois brûlé.
La ville inspire. Elle a des lieux réservés, cachés, gardés. Des fresques invisibles qui ne lui appartiennent pas. Des jardins aux fleurs rouges me parlent avec justesse.
La ville est trop belle pour ses hommes.
Les hommes de la ville vivent une étrange histoire avec elle. De la fierté et de la honte.
Il faut dire que la ville a des yeux noirs insoutenables. Des cheveux noirs. Un corps inimaginable et un sexe à les rendre fous.
Je pense qu’ils voudraient la faire disparaître de la surface de la terre, la soustraire à la lumière. La fouiller. La vider. Et la vendre au plus offrant.
Ils n’osent pas y toucher. Et c’est ça qui les rend fous.
Ma folie est d’une autre pâte. Elle port un nom que je n’espère pas. Elle marche à mes côtés, me prend la main souvent, m’accompagne.
 
 
5. Un matin. Je passe dans la rue où tu passes. Je ne comprends pas pourquoi tu t’arrêtes. Tu me parles. Je ne sais pas de quoi. Tu me dis, plus tard, une autre fois. Je retiens ton nom. Je te dis le mien. Je te demande si tu vis dans la même rue que moi. Tu habites un peu plus loin. Tu vis seule. Je m’étonne. Tu me parles chaque fois un peu plus. Je te retrouve dans un café. Tu n’arrêtes pas de parler. Tu es un vrai moulin et les mots tourbillonnent. C’est contagieux. J’écoute ta voix avec le corps et le regard. Je me souviens. Tu me rappelles. Tu parles sans raison, je déraisonne aussi. Les mots que tu dis ne me font pas peur. Parfois toi tu frémis et ton regard s’affole. Il y a des hommes qui te regardent. Moi aussi.
Une fois tes cheveux se détachent. Tu les laisses faire. Ou c’est moi qui les effleure en cachette dans ton dos, pour ne pas que tu sursautes.
Je commence à aimer le soir et la nuit qui cache les ombres. Nous changeons le lieu de nos rencontres. Je viens chez toi. Je frôle les murs comme un voleur et nous parlons tout doucement. Nous apprenons le chuchotement et faisons surgir l’écorce des arbres dans la pièce où tu vis et le balancement des feuillées et le vent et l’odeur de l’humus. Nous devenons expert dans l’exercice périlleux des blancs et des silences. Nous inventons des visages sans âge pétris d’étonnement. Nous lions, relions, nouons, tressons, faisons tenir l’édifice de nos conversations.
Tes mains de nuit me recueillent.
Je crois que je finis par tout te dire.
 
 
6. Un jour. Je viens chez toi. Au bas de l’escalier, je sais que tu n’y es plus.
Tu as laissé sur la table un fruit.
Je suis là devant ce fruit, posé là sur la table, dans la pièce nue. Le fruit dit que je ne suis pas fou. Tu as laissé ce fruit là sur la table. Il n’y a rien d’autre dans la pièce que ce fruit. Une présence, presque déjà une absence.
Je n’ose pas bouger, pas tendre la main vers, à peine respirer, tout juste regarder.
Je pense qu’il n’y a rien d’autre au monde que ce fruit, que ce fruit a absorbé le monde.
Je pense que je ne suis pas là, ni la table, ni les murs et les bruits du dehors sont des pierres de silence.
Il pourrait neiger sur la ville que le soleil cuit.
J’imagine. L’écorce un peu rude du fruit, ma main dessus se pose, éprouve le poids, la rondeur.
Je veux percer l’écorce. Je veux qu’elle craque un peu, qu’elle ploie, qu’elle écarte sa gangue végétale.
Ma main presse le fruit. Je sens le fruit qui cède et vois un mince éclat encore caché par les lèvres de l’écorce.
Alors le vertige strident d’un sourire écarlate. Le fruit éclate. L’impensable est vermeil et a goût de mémoire.
Et l’un et le multiple. L’un comme le multiple. Je suis dans un monde aux miroirs. Une ruche sanglante qui croit, enfle, multiplie, divise et reproduit.
Ma bouche dans le fruit s’ancre, mord, déchire, brise, saccage, expulse, défait la densité, absorbe la matrice offerte à l’appétit.
Je dévore pour l’apaisement, dévore longtemps, dévore, dévore encore, dévore en silence. Tout est dedans dehors.
Je dois longtemps ainsi mâcher de l’invisible. Le jour passe dans cette mastication et lorsque je m’arrête, je regarde le fruit, posé là, sur la table, intact, et que tu as laissé.
Il y a intactes la terre brune et le soleil du soir, l’odeur du lait le matin dans le bol, le doigt sur la bouche de ma mère lorsque la maison dort, le pas lent des mulets, l’envol et le fruit cueilli à l’aube et que je reconnais.
Et je sors dans la ville chercher le halo d’or de ta présence.
 
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