Midi au soleil, quatorze heures à la montre, le ciel était sans nuages et les enfants faisaient la sieste. Marianne se dépêchait car le soleil tapait trop fort. Léa s’était réveillée en pleurant et si elle ne récupérait pas au plus vite le doudou oublié, c’en serait fini de ces quelques petites heures volées à sa fille, aux repas, aux câlins, à la surveillance constante, à tout ce que requérait un enfant de quatre ans.
Le silence régnait sur la propriété, prêt à se rompre si le délai que lui avait accordé Léa n’était pas respecté. Marianne porta son regard tout au bout de la vaste pelouse et se dirigea vers la haie d’hortensias qui cachait la piscine aux regards, formant comme un voile de promesse vers une fraîcheur secrète.
à une dizaine de mètres devant elle, elle aperçut Hugo qui, une fois de plus, moulinait l’air à l’aide de tous les objets longs et durs qui lui passaient sous la main, en l’occurrence, à présent, un râteau rouge. Son petit ensemble-pyjama en éponge à rayures bleues et blanches se détachait sur les fleurs. Marianne s’arrêta un instant, jeta un regard en arrière vers la maison. Les cheveux blonds de l’enfant brillaient au soleil tandis qu’il marmonnait des mots incompréhensibles en levant farouchement son visage vers le ciel, agitant son râteau en tous sens dans un combat contre des ennemis invisibles. Elle gratta machinalement de l’index le côté de son pouce droit et entama un peu plus la chair. Il faudrait qu’elle se débarrasse de ce tic en rentrant, cela faisait mauvais effet devant les clients.
Reprenant rapidement son allure, elle franchit l’étroit passage aménagé à gauche de la haie et fut immédiatement aveuglée par la piscine. Toute sa surface renvoyait la pleine lumière du soleil à son zénith, tel un bûcher abstrait figé dans la glace. Elle mit ses lunettes de soleil et, la main en visière, commença à chercher le lapin rose sur les transats autour du bassin, parmi les bouées, les canards géants, la bâche pliée, les ballons. Tout le monde était tombé d’accord sur une maison avec piscine, même si la mer était toute proche. Avec les petits, ce serait plus pratique, les jeux seraient facilités, l’eau serait plus chaude et la surveillance plus aisée, ainsi que l’avait fait remarquer Marianne.
Puis elle le vit. Il flottait sur l’eau. En fait, elle aurait dû commencer par là, la piscine elle-même, et non scruter les alentours. C’était comme ces images sur lesquelles elle s’abîmait les yeux voluptueusement des nuits entières chez sa tante, où il fallait trouver un visage, un marteau, un pot de fleur, dans une scène surchargée d’éléments hétéroclites dont le prétexte était généralement une scène de vacances où des gamins surexcités semaient une joyeuse pagaille. Quand on avait trouvé l’objet, on ne voyait plus que lui dans l’image.
Le lapin était seul au milieu du bassin, échoué les quatre pattes en l’air de façon ridicule. Marianne contourna la piscine et décrocha la perche du mur de la maison des propriétaires. Elle la lança sur l’eau en un mouvement latéral et tenta de ramener le lapin vers elle, avant de s’apercevoir qu’il gisait non pas à la surface, mais au fond de la piscine. Elle enleva ses lunettes et cligna des yeux. Même ainsi, l’illusion pouvait persister. L’absence totale de vent et la lumière aveuglante supprimaient les perspectives dans un pur rayonnement vertical sans ombres.
Après quelques manœuvres, elle réussit à attraper la peluche, et l’essora jusqu’à ce qu’elle devienne toute flasque et presque grise au soleil. Elle observa le bassin vide jusqu’à ce que les remous cessent complètement et qu’il semble avoir toujours été vierge de jouets, de bâche, de filet ou de présence humaine. L’eau ne reflétait rien, ni les lauriers-roses qui bordaient la longueur opposée à la maison, ni les buissons aériens de marguerites et de cosmos épars çà et là, ni les grands arbres immobiles.
En retraversant la pelouse pour regagner la maison, elle vit Hugo qui à présent se tenait à quatre pattes dans l’herbe et semblait dialoguer à mi-voix avec quelques êtres microscopiques, entrecoupant ses exclamations de grognements féroces. Maintenant, il se confondait presque aux hortensias, comme une petite abstraction géométrique tirée des fleurs elles-mêmes qui le surplombaient du double de sa hauteur. Marianne s’arrêta, hésitant sous le soleil, et l’ongle de son index gratta la plaie d’un millimètre plus loin sur son pouce, faisant jaillir le sang. Le mélange de motifs floraux mouchetés bleu et blanc et de rayures horizontales de mêmes couleurs serait à retenir pour sa prochaine collection de tissus. Sa tête n’était pas plus grosse qu’une petite boule d’hortensia. Elle baissa la tête et se dépêcha afin d’arriver au plus vite dans la maison fraîche.
Gaëlle se tenait devant l’évier qui faisait face à la porte. Elle se retourna et lui sourit dans ses cheveux blonds ébouriffés. Marianne vacilla un instant, se lécha le pouce en le mordant très fort.
— ça fait du bien de prendre une douche, dit Gaëlle. Hugo a mis un temps fou pour s’endormir, mais ensuite il dort à poings fermés tout l’après-midi.
Quand elle souriait, ses dents brillaient et ses yeux se fronçaient de façon si gaie, si insouciante. Les vacances avec elle et Renaud étaient vraiment joyeuses, les maisons aux volets de bois peint, les virées en mer, les parties de cartes jusque tard dans la nuit ponctuées par ses rires et le scintillement de ses bracelets. C’était le sourire d’une autre enfance, qui avait poussé comme une herbe folle dans les dunes de Saint-Malo, entre la caravane de son père marin-pêcheur et la boîte de nuit de sa mère. Après les samedis après-midi de grand vent et d’air salé, elle se glissait entre les danseurs sur la piste, s’abîmait d’extase en fixant le plus longtemps possible ses yeux grands ouverts sur la boule lumineuse aux facettes multicolores qui dessinait des ombres folles sur les silhouettes. Elle lapait les fonds de whisky dans les verres abandonnés sur les tables, dansait avec tous les barmen et, à la saison des vacances, il lui arrivait de se réveiller sur une des banquettes en velours rouge nichées dans les alcôves, offrant son premier regard aux minuscules miroirs à présent immobiles de la boule à facettes.
Sur le visage souriant de Gaëlle à cet instant, il n’y avait plus trace du regard dur et fermé qu’elle avait eu dans la voiture, la veille, lorsque Marianne avait ordonné à Léa de laisser sa ceinture attachée, de la crispation de sa bouche quand l’enfant s’était mise à pleurer pendant dix minutes en hurlant : « Mais pourquoi Manon et Hugo ils mettent pas la ceinture ! » Et aussi, son silence excédé quand Marianne avait dit que les biberons de lait sucré toute la nuit pouvaient provoquer, sinon l’étouffement, du moins des caries. Heureusement que Léa n’avait pas obéi lorsqu’elle lui disait de répliquer, de taper Hugo en retour quand il la frappait de toutes ses forces avec un tuba ou une chaussure à talon. « Mais c’est un petit, je peux pas le frapper ! », s’indignait-elle. Un petit, oui. Deux ans et demi, et puis il avait attrapé ce sale truc nosocomial à la clinique. La vie était un cadeau encore plus magnifique quand on avait eu si peur de la voir s’échapper à peine éclose, on ne pouvait plus jamais la restreindre. Le don absolu de la liberté ne serait plus jamais repris. Heureusement que Léa ne l’avait pas écoutée. Même si c’était dur à avaler de s’être sentie obligée de faire des excuses à Gaëlle après que Hugo l’avait, elle, Marianne, mordue au mollet presque jusqu’au sang et qu’elle lui avait donné une tape sur les fesses, obligée de se faire pardonner ce mouvement d’humeur en offrant un parfum à Gaëlle. Mais l’entente entre les petites était si harmonieuse, Léa et Manon étaient quasi jumelles. Les photos de l’an dernier étaient vraiment réussies, surtout celles où elles avaient le même imperméable aux couleurs en miroir, rouge à capuche bleue et bleu à capuche rouge, devant l’enclos des biches et des faons.
Marianne se retourna vers l’encadrement de la porte. Elle arracha cette fois d’un coup sec un morceau du côté droit de l’ongle lui-même. La douleur la figea sur place et elle serra le poing autour de son pouce, respirant lentement de peur que Gaëlle ne l’entende. La lumière vibrait violemment. Elle crut que le rectangle de feu venait la happer, l’aspirer dans son délire de particules translucides pour l’exposer à vif sous le ciel vide. Tous ces poulets sanglants dans la cour, qui sautaient au visage lorsqu’elle franchissait le rideau à lanières multicolores de la cuisine, les sarcasmes de sa grand-mère en la voyant pâlir, et aussi les yeux exorbités de son cousin en transe parmi les rubans de plastique, observant les hommes égorger le cochon au bout de la longue pelouse, les hurlements, la mort qui grinçait des dents dans un triomphe de sang. Quel âge avait-il déjà, huit ou neuf ans ? Les enfant sont fous à lier, ils aiment le sang, parlent aux lapins roses, torturent des sauterelles sans se presser, brandissent des balayettes volées dans les toilettes, dessinent des monstres sur les murs de leur chambre. Il y avait aussi ces lapereaux mal formés que leur mère refusait de nourrir, et le matin, dans un rire moqueur, elle les retirait du clapier et les lançait encore vivants sur un tas de fumier.
Marianne sentait le sang couler dans sa paume qu’elle tenait serrée autour de son pouce au fond de sa poche. Ils rendaient fous aussi. Ses yeux s’habituant, elle vit au loin, à travers les vibrillonnements de chaleur, la ligne d’hortensias tout au bout de l’étendue de pelouse, formant comme une seconde couche de ciel. Ses motifs ne se distinguaient plus à cette distance. Les nuances de blanc, de gris et de mauve, les mouchetures s’étaient estompées, même la forme des boules ne se reconnaissait que vaguement à quelques ondulations dans le bleu doux. Elle distingua soudain une tache bleu pâle à gauche, presque absorbée dans le bleu des fleurs et du ciel, dernière touche de peinture encore humide bientôt fondue dans une aquarelle. Non, c’était l’été, le rêve éternel de l’été qui se rassemblait dans ce rectangle de feu pour alimenter la grande fabrique des vacances, travaillant sans relâche à l’ordonnancement d’un tout de splendeur. Ciselés à la perfection, les plus infimes détails comptaient, jusqu’au dessin des fleurs du bol en faïence oublié sur la première marche du seuil, dont le bleu-mauve délicat faisait écho à celui des brins de lavande en pot à l’angle de la porte. Fleurs et lignes, courbes et droites. On ne trouvait pas de bols semblables en ville, ou bien ils étaient ternes, tandis qu’ici ils étaient la plénitude même d’un lien heureux entre le règne du vivant et celui de l’inanimé, et les veinures rosées sur les côtés, les réseaux de fines brisures au fond de leur courbe témoignaient, à cause de leur fragilité, de l’équilibre pérenne entre la beauté et la mort.
Et puis, prolongeant le sourire de Gaëlle comme la fin d’un accord musical, il y avait le silence de la maison qui les entourait dans un cercle d’harmonie sacrée. Léa s’était sans doute endormie.
Les liens étaient si longs à tisser. Leur rupture se produisait toujours dans la violence. Avant de jouer, chaque musicien de l’orchestre se mesurait à une note qui n’était pas entendue du public mais à laquelle il devait s’accorder, en fermant les yeux dans la solitude de son écoute.
- Oui, c’est vraiment génial quand ils dorment, dit Marianne en serrant le lapin contre elle. ça fait du bien d’avoir un peu la paix.
Les liens étaient si ténus, ils pouvaient se rompre brutalement si l’on n’y faisait pas attention. Elle sourit à Gaëlle en retour puis, sans faire de bruit, commença à gravir l’escalier qui menait aux chambres.