Lettre à mon Père - Pierre ARSAC (stage été 2006)



 L’envol du phœnix
 
 
 
Lettre à mon Père
 
 
 
 
Je t’écris aujourd’hui car on ne raccroche pas à une lettre. Malgré toi, c’est une part de moi qui veut entretenir ce fil ténu qui nous relie.
 
J’ai connu votre vie, votre vie, cette vie qui m’a quitté peu à peu sans que tu ne le vois. L’existence que tu m’as envoyée s’est trompée d’adresse. Le village, ta ferme et ses champs ont d’autres amoureux que tu ne connais pas.
 
Ici je respire la ville. Ses bruits et son odeur m’accompagnent pas à pas. Entouré de livres, je les veux libres et mobiles comme j’essaie de l’être. Les pierres luisent au-devant et m’appellent. Je rêve éveillé comme l’enfant que je suis resté.
 
Ma chimère, ma ferme à moi, je l’ai choisie, elle ne m’entrave pas.
 
Je te sais, je t’imagine, je suis devenu moi,
 
 
Ton fils.
 
 
 
 
 
Lettre à Sophie
 
 
Tu m’en veux, tu me veux, je t’écris. Je suis parti, je n’ai rien laissé, j’ai fui pour me trouver. Ici, je dompte ma chimère, j’use mon désir d’ailleurs. Les pierre m’ont appelé, je rêve les yeux grand ouvert comme l’enfant que je n’ai pas été. Ma voie était tracée, je m’en suis écarté avant l’arrivée. Comme une graine en dormance du désert qui attend l’eau, la pluie des ans m’a transformé. Je ris et je chante comme un phénix nouveau-né. Ne m’attend plus.
 
 
 
 
 
 
A la terrasse d’un café, sur le Ku’damm, je savoure un Eiswein et excite le stylo sur mon cahier. Je revois l’année écoulée. Arrivé au centre culturel Français. Excitation des premiers jours. Pour la première fois étranger, je savoure chaque différence comme un nouveau met. Couleur des cheveux, cheval de police, saveurs des pains noirs, ruines étranges, passé glauque et grands magasins. Sans attache ni acquis, j’écris ma nouvelle vie sur une page blanche que personne ne relit. Premiers amis, nouvelles amours, dernières ruptures, je vis mes expériences et me sens adulte. La ville ne s’endort jamais et brasse sans trêve le monde entier. Polonais, russes, turques, anglais, chinois, états-uniens et suédois,même les allemands ne font que passer. Les pandas du Tiergarten sont les deux seuls vrais berlinois que j’ai pu rencontrer.
J’ai tourné une page de mon livre mais le début n’en est pas arraché. Pour devenir homme, je me suis avec délice glissé dans ce concentré d’humanité que la Gedächniskirche éclaire et surveille depuis ses blessures refermées. Ils ont bâti de douces montagnes avec les débris du passé déchiré, cela me rassure, savoir que l’on peut tout transformer.
Je n’ai rien à prouver, pas d’image à composer. L’amitié avec les inconnus me fait devenir moi-même, je me laisse aller et savoure le français dans leur bouche.
Frémissements sur ma peau. Le chant des tilleuls fredonne à mes oreilles.
Le phénix en moi repart, doublement ailleurs, au-dessus de terres nouvelles. Je lisse ma feuille, le stylo se lève. L’image du pays de l’oiseau résonne, je l’incarne, je l’écris.
 
 
Les contours de cette ville étaient incertains. Peut-être cela venait-il de l’étroitesse de la route se faisant rue ou des habitations qui bientôt dépassaient les arbres. Plus de foule, moins de vert, plus de gris.
La frontière du dehors demeurait floue, même si, là, sans erreur ni raison, on pouvait dire « Je suis à l’intérieur ».
Nulle rivalité entre la cité et son extérieur, tous deux peuplés, plutôt une sorte de mappemonde où l’entrelacs des deux couleurs veillait à l’harmonie du tout. Tandis que l’oiseau survolait la rue, ce Ying et ce Yang dessinaient la carte des cartes, résumé et synthèse des mondes connus et à venir, clef de l’histoire des hommes.
Ville étrange, où est planté ton centre ? La géométrie n’en voudrait qu’un, mais ici le cercle est absent ou brisé, multiple et concentrique, elliptique et emmêlé.
Le damier des rues égare : sa fausse symétrie, son ubiquité imparfaite, engendre à chaque carrefour une gémellité corrompue. Les façades se répètent et s’égrènent mais la régularité apparente de leur motif cèle une trame changeante que nul métier ne saurait reproduire.
Un regard rapide croira se repérer et être à sa place mais la ville trompe toujours un peu. Fruit du temps et de l’histoire, son urbatecte reste inconnu.
L’autour du centre accepté par tous a ma préférence. Ici palpite l’âme de la ville, ses organes vitaux, ses rires et ses pleurs, sa bouche et ses pieds, ses mains et sa force. Sa mémoire même repose dans ces ruelles sales et sombres, dispersée et partagée parmi le peuple et les murs qui l’abritent.
Si j’amenais un condottiere pour raser les monuments du centre obligé, il y aurait amputation, la cité survivrait. Raserait-il le pourtour et ses bouges qu’on la verrait décapitée.
Venelles sordides, comme des intestins que l’on veut cacher, vous amenez la vie mais n’avez nul visage. Quand l’avenue apparaît, et le rythme, et le ton, et les couleurs et l’odeur changent. Derrière un limes incertain, le centre affecté vit jaloux et fer, le regard se détourne du ventre pour contempler la face.
Toujours coquettes, les boutiques et offices en sont les bijoux. Joailliers, horlogers, primeurs et maîtres-bouchers, tailleurs, mitrons, vêtements ès qualité, chausseurs et notaires, apothicaires et docteurs, avocats et géomètres, tous ont reçu ici leur place par un faux hasard faussement dérangé.
Les yeux clos, à sa seule ambiance, chaque pas-de-porte révèle qui il est. Les chuchotements ampoulés des hommes en noir ne se confondent pas avec les piaillements au sortir du modiste.
Les goûts et effluves des belles rues se feraient le guide d’un marcheur enrhumé. Ici, fumets de cuisine, là, reflux de la marée, au loin, ambiance de remèdes depuis l’air aseptisé.
Le pas, à son tour, varie. Le chant de la semelle sur les pavés trace sur la portée des airs accordés à l’ambiance de chaque lieu.
Vue, ouïe, goût, toucher et odeur, tous participent. Le corps de la ville est beau et sale comme le mien.
Le coeur incontesté se rapproche. Le cercle tourmenté cède la place au carré parfait. Altiers et nobles palazzi tracent l’ultime frontière. Les noms illustres se confondent dans les pierres bossées. Baglioni, Ferrazi, della Fransesca, les veilles familles, auteurs légendaires de la cité, survivent, se reproduisent et tentent de régner depuis les forteresses qu’elles nomment humblement palais. Les façades et tours à armoiries s’épient et se défient depuis leur érection. A qui la plus haute, pour qui le plus beau ? Mon phoenix sourit. Le conflit permanent a laissé sur ce corps de belles blessures jamais cicatrisées ; le visiteur peut déambuler dans chaque église, baptistère, campanile, place et musée, legs et témoins de cette guerre discrète au vainqueur incertain.
Entre les visages des palais, le tétragone parfit demeure sacré. Sans construction ni statue, de la place sourd une vénération inégalée et profonde. A tous et à personne, les mythes de la ville s’y sont sédimentées, fragile vernis et trace du vaisseau-cité dans la mer du temps.
Inchangée, elle s’est ridée, fardée et reconstruite.
Seul, sur la place, je suis chez moi.
 
 
Pierre ARSAC, atelier Terres d’Encre, été 2006
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