Nhar blil
ou Le jour grâce à la nuit *
…there is a crack in everything
that’s how light gets in…
Leonard Cohen
* n.d.t. littéralement le jour au moyen de la nuit
Cette sensation suraigûe du point de vue
à la sortie de Tierno Bokar, pièce de Peter Brook sur Hampaté Bâ : ce regard sur la souffrance de l’exil et de l’ostracisme comme une occasion de grandir encore
de mesurer les seuls proches : ceux qui franchiront le mur de l’opprobre à leurs périls pour porter au banni de quoi ne pas mourir de faim
L’invisible pont des âmes
une journée en or
une journée céleste 19h22 un arc-en-ciel ourle le ciel gris foncé
balafré de câbles électriques…
deux nuits avant le départ :
de ma corniche où niche mon corps las, le palier, la balustrade, l’escalier
autant de passerelles, couloirs, passages
Lumière peuplée et multiple de la guirlande dans la douceur feutrée de la pénombre
rideau orangé
voix assourdies des faiseurs de vaisselle, silhouettes en caleçon déambulantes, auréoles tremblantes des petites ampoules
Moteurs hésitant à percer le silence du matin, parquets grinçants sous les pas
Lendemain de fête chez Abdou
rue Voltaire
Safartours, Mimounvoyages
Départie déjà de toute conviction, je cours les agences de bus d’Asnières à la recherche d’une réservation de retour
Tiens ! Univerbus !
No comment
litanie des prières coraniques dans le haut-parleur au-dessus de ma tête
litanie des autoroutes insipides
litanie de la vie ponctuée des éclairs du destin
litanie des hommes en quête éternelle d’amour
deux arbres se détachent
sur le bleu
puis le blanc
deux immobiles innocents pérennes
le ciel peut bien
blanchir foncer s’assombrir bleuir dans l’affliction
du jour enfui
eux ne bougeront pas
les gouttes
les gouttes sur la vitre
comme un feu d’artifice
silencieux et transparent
23h48
j’ouvre un journal de la nuit
- nuit éclairée comme en plein jour alias l’halogène scripté de mes pensées
dans la buée insistante des grandes vitres froides la nuit est tombée avec le soleil flambant sur les champs
Rouler dans le noir avec pour paysage l’écran humide de la vitre opaque
bourrelée de gouttelettes
Réverbères comme des auras errantes dehors dans la nuit
Le chauffeur a éteint les lampes
On roule dans la nuit noire et sans nom
sans heure
On roule dans le brouhaha indistinct des voix entremêlées à la sombre matrice du sommeil
Les gouttes sur la vitre comme les barreaux de prison transparents de nos larmes absentes
nous les captifs du dedans
le reflet bleuté de la veilleuse fixe dans les yeux chaque paire de phares croisés qui s’inclinent se prosternent à la vitesse de leur propre lumière comme celle de ma lampe de poche dont le pistil entre les lignes vibre et s’arque boute à distance variable de la page
les psalmodies coraniques sont maintenant doublées d’un film privé de son où s’agite un Daniel Auteuil colérique et muet dans le huitième jour
milieu de la nuit en Espagne
dans le bus Univerbus
Je suis apparemment la seule ici à avoir grandi en français
le petit garçon berbère s’est endormi sur mon épaule
on est arrêtés en rase plaine pour du gas-oil
je savoure des toilettes immenses où est passée la tornade blanche les dernières sans doute avant Gibraltar c’est-à-dire les dernières avec du papier
je fais mes provisions
Je cours acheter ces piles qui me font tant défaut pour ma lampe de poche
transactionne en spanish
Le moteur est déjà en route…
je réveille le garçon berbère qui s’est épandu sur deux sièges
Je me cale
Je démonte la lampe
Pas de chance
J’ai pris des AA plus grosses que le tunnel où elles doivent se glisser
Je cours en sens inverse
Enjambe des corps
Explique au chauffeur désarçonné et prêt à lever l’ancre qu’il faudra m’attendre encore
Déboule dans le magasin en bras de chemise échanger mes piles AA contre un A de plus…
…l’arc tendu contre le destin ou le violon gréé contre la nuit… écrit Saint-John Perse à Conrad et cette soudaine conscience me saisit que l’existence n’est finalement qu’une suite de forces concomitantes et fusant en tous sens dans l’immensité et notre infatigable force de vie se prête et se résume à tenter de les organiser de la façon la moins hostile ou la plus porteuse possible
Andalousie du matin dans le soleil cuisant
Effet de serre et effluves alimentaires - j’ai aspergé mon jean avec le parfum de la voisine en contre-feu légitime
On est bien parmi les humains des humains craignant le soleil
Déjà les têtes disparaissent sous les serviettes-éponges les bonnets les foulards…
à droite du ciel trace l’éléphant tout
seul dans son magasin de porcelaine bleue
écrire deviendrait évident comme la nécessité de parler berbère pour obtenir une assiette de couscous avec – seul soutien à mes tentatives bredouillantes – le ton péremptoire de mon estomac vide en attente
sur la montagne l’ombre bouge
au gré du vent et de son inconstance
toujours dans le bus
à la lecture de l’article sur Segalen et de comment il apprit le chinois pour voyager à la frontière de l’imaginaire et du réel : un éclair
et ma vie à moi ?
n’est-elle pas faite de ce voyage immobile et secret, de cet exil que je dois visiter creuser et explorer par le biais oriental : le Maroc et sa beauté intérieure qui me tend les bras
Musil avec Thomas Mann renchérissant soudain : …écrire c’est s’immerger dans cette région frontalière du pressentiment du plurivoque et du singulier que l’on ne peut aborder avec les seuls moyens de l’entendement… écrire n’est pas une activité mais un état… les hommes ont deux destins : l’un actif et secondaire qui s’accomplit, l’autre inactif et essentiel que l’on ne connaît jamais… ?
Soleil andalou frappant sur ma tête à travers la vitre quiescente devant la campagne pétrie de bruits vivants
j’habite le silence
chaque lieu nouveau appelle par sa touffe d’herbe tous les brins d’herbe de la terre
par la caresse du vent sur ma peau humaine
toutes les caresses vécues rêvées ou futures
par la chaleur douce du soleil
toutes les chaleurs rencontrées
sans le son même le combat acharné de l’araignée emballant sa proie vivante dans un filet opaque de bave a la teneur d’un dessin animé où va se plaquer peut-être la neuvième symphonie de beethoven
le flanc de la montagne bardé de routes
et parfois le clin d’œil aveugle d’un pare-brise dans le soleil
la pleine plaine épouse la chair rouge des déserts
terre craquelée
fille de l’absence
de pluie chemin de fêlures craquelage dans le chemin
1Oh3O petidèj castillan sur le roc
coussin de mousses à sa dureté native
natale
sirocco et mistral dansent un tango à l’horizon
dans les branches
mêlés - les courants d’air
de leurs élans borgésiens
interminable labyrinthique frontière séparant les craquelures
terre sèche
terre haletante
et halant à sa suite
ses îlots de terre
ces îlots formés par le dessein de la ligne brisée
son destin de soif
ravines
des craquelures
tantôt si fines
que les deux blocs s’allient encore
d’une racine ou d’une boulette de terre en motte
tantôt si creusées
que la gorge entre elles ne dicte plus sa forme à la motte frontalière
mais s’incline
creux à genoux aux pieds de la terre
vide vaincu
leurs alliances secrètes en pointillé seulement autour
tout au fond
en pointillé
ne sachant lequel prendrait le pas sur l’autre
une danse
laquelle épouserait le monde de l’autre
un chemin de fêlures
nul ne sachant de la gorge ou de la voix laquelle précéda l’autre en lui donnant la force de s’écrier
petit pont fragile
passage au-dessus du gouffre
des hésitations
petit pont de ressource si l’eau absente venait à déferler en rêve de traversée
chemin dans le chemin
vallée entre ses flancs pénétrant sa vacuité
écartant les montagnes
vallée sans ombre autre que celle des nuages
plus précises qu’un croquis
rêve sombre des terres en fuite
sans densité
exigeant de lumière de celle jetant les desseins des matières
traduire en ombre silencieuse
volatile
si dépendante de sa source
cîme
indicible amalgame
multitude des ponts issus de secousses
uniques portes du salut
le réel brûle et
l’on sort vers un autre monde de rêveries d’ombres
de reflets
Algeciras 13h2O
largués par le chauffeur sur le grand parking couvert de véhicules
les petits dromadaires bleus d’Univerbus sont notre patrie roulante et notre panache blanc
La douane comme des lettres à la poste : c’est l’heure de la sieste
J’ai ma carte d’embarquement pour l’Orient : mon ferry s’appelle ainsi
heure locale sur le pont 17h4O j’écris sur un pont flottant entre Europe et Afrique
devant moi Tanja
l’éblouissante
Notes de la narratrice :
pont : du latin pontem, construction reliant deux points, séparés par une dépression ; en védique pànthah , le chemin qui en grec donne patos, en vieux slavon puti, la route
exil : de exsilire en latin, sauter hors de ; en arabe l’exil, mais aussi pour la même racine trilittère : l’occident, le couchant, le fou rire, le Maroc
orient : participe présent de oriri, se lever, s’élancer hors de, sourdre (pour un astre) ; et aussi … naître, tirer son origine de …
voyage : ce qui sert à faire la route, chemin à parcourir, pélerinage
Marion De Dominicis