Cérémonie secrète
A Jean
A Jean-Luc
Un tronc sans feuilles, sur le sable.
Il est planté là sans racines, voyageur de bois, étrange.
L’estuaire fait barrage.
Une myriade de mouettes s’agitent, crient, ricanent, on croirait des commères excitées des derniers potins, des derniers scandales. Elles ponctuent le bruit grave du ressac de trilles aigues.
Des abris de roseaux, des sculptures sauvages balisent le vide de la plage oubliée.
Le soleil découvre les rides des montagnes dont le nom s’est perdu – elles sont si vieilles-.
Je suis à la renverse, encore une fois, étonné de ces poussières d’aube – plus habitué aux réverbères de nuit, aux rails de nulle part, aux autoroutes gantées de noir.
Le sable humide me pique les fesses engourdies, surtout la droite.
Je ne bouge toujours pas. Des traces de chevaux encore fraîches. Ils ont dû passer sans me voir dans leur galop lunaire, me confondre avec ce tronc contre lequel je suis. Je sens son odeur de pourriture salée, ses veines humides et gonflées.
Déconnexion
Le corps s’est perdu de son axe.
Cette difficulté du repère, aucun n’existe sauf à se faire.
Je bloque, je condamne, j’obstrue, je bouche les particules de l’enfance, les molécules de printemps.
Je suffoque sur les murs immenses d’Assouan. Le vent s’engouffre, serpente et ce bateau si lent, à peine un sillage blanc……..laiteux.
Le ciel n’a pas d’apocalypse si on n’y pense pas.
Je ne sais d’où surgit cette phrase, une litanie, un tâtonnement dans le noir.
Les larmes me viennent. Boire la mort jusqu’au dégoût.
J’oscille souvent entre le saut de l’ange dans un abîme sans fond, et me pelotonner au creux d’un cratère ouvert aux quatre vents.
Je me cale dans un angle, celui qu’on ne voit pas, l’angle droit.
Cette difficulté du repère.
Fourmillement dans la fesse gauche. Connexion.
Je pense la buée qui me sort de la bouche. Mes muscles sont parcourus de frissons, j’ai les jambes ankylosées. Les roseaux du bord du fleuve remuent doucement, un bruit doux, un chant de terre lointaine. Des bosquets d’acacias coiffent les dunes de casques erratiques.
Le froid…….
Un bras hors du lit de la chambre bleue dans la tour ocre. Un après midi de torpeur. Les jours d’après le silence définitif , les jours d’après les bouquets de traces, les jours d’après les sanglots à griffer les murs, les jours d’après la résignation. Ne reste que cette eau de la peau au goût de mer profonde.
J’ai le regard flottant et l’attention aigue. Quelque chose sur la droite près des concierges volantes.
Une ombre se déplace. Elle s’arrête, repart, ramasse, je ne sais quoi. Je bouge un peu, pour mieux voir. Elle se rapproche de moi. Démarche syncopée. C’est un homme. Il est emmitouflé, de laines, de gants, de bonnets, il tient un petit panier d’osier, presqu’un panier d’enfant. Il est plein de coquillages, de bouts de bois, de pattes de crabes séchées. Je suis là pour le voir. Je le sais maintenant.
« Le ciel n’a pas d’apocalypse si on n’y pense pas. » Il a une voix douce, empêchée par l’écharpe, un accent de velours de pierre. Je ne vois que ses yeux, bleu vert. Il fouille dans son panier et sort une petite urne de pierre de lune remplie de poussières de coquillages argentés sous cette lumière rosée. Il la pose délicatement près de moi.
« La mémoire de l’amour est là seulement pour nous dire la beauté des rencontres et le poison de la peur. Le ciel n’a pas d’apocalypse si on n’y pense pas, tu connais. Il est temps de faire le dernier geste ».
Il se retourne et reprends son cheminement fragile.
Un chien noir, une chienne noire d’Alabama plus précisément, trottine soulevant de petites tempêtes de sable. Elle arpente le rivage. Se retourne, halète, touche du museau l’eau trop salée pour elle. Se remet en route, la gueule ouverte, disparaît.
Le fleuve s’est ouvert sur la baie ensablée. L’horizon s’éclaire.
Il faut que j’arrose le bégonia jaune du cimetière et le pommier d’amour que j’ai mis derrière ta plaque.
Boire la mort jusqu’au dégoût.
Rotation. Détente. Je me lève enfin, m’approche de l’eau. Les rayons du soleil rasent la surface. Je me mets nu, je ne sens rien, je mélange les deux urnes, pierre de lune et marbre rose, poussière d’étoiles et cendres d’homme, les remets à la mer qui me couvre d’embrun.
Cérémonie secrète.