Thomas - Bernard BARILERO (stage été 2006)



Ce matin là il compta quatre années. Cela faisait près de quatre années que Thomas n’avait pas accompli ces gestes qui composent les rituels du quotidien : préparer le café avant le travail, nettoyer ses lunettes, déplier puis replier le journal, ajuster son nœud de sa cravate…
Pendant quatre années, il avait bu du café, s’était informé, avait porté les mêmes vêtements élégants… Pendant quatre années, l’importance des choses, l’intensité du monde, la présence des autres n’avaient pourtant pas faibli. Un observateur qui eût à relater la vie de Thomas n’aurait pu que constater la continuité des mouvements, la succession des faits, les moments heureux et les périodes difficiles.
 
Pendant quatre années, Thomas avait fuit. Le premier mouvement avait été la course. A en perdre haleine. Il voyait la piste et ses deux lignes blanches s’isoler vers l’infini. Un pas de côté et il ramenait un peu de terre rouge sur l’asphalte du trottoir. Il ouvrait les mains et la ville venait à lui, mais il ne regardait pas à côté de lui. Il buvait du café, travaillait, lisait mais ne regardait pas à côté de lui.
 
Il se cacha et pour protéger sa planque acheta une arme. Une arme qui tue. Par les trous qu’il avait aménagés dans la porte de son abri, il regardait à longueur de journée, les yeux curieux, la main crispée sur son arme. Il voyait le silence, entendait les cris silencieux des enfants qui jouaient dans la rue.
Sa main lui faisait mal. Un jour il ouvrit la porte. Personne n’entra. Il lâcha la l’arme. La lumière lui faisait mal aux yeux, il se mit à avancer, à tourner dans la ville. Des flots de lumières sortaient de la bouche des passants, mais les façades des immeubles étaient fermées et obscures. Des fois, il collait son visage contre la vitre de l’une d’entre elles, pour voir, pour se rappeler. Des hôtels, des boulangeries, des écoles venaient alors s’imprimer sur son visage. Au fond de sa serviette il y avait quelques miettes de croissant.
 
La ville se rétrécit, elle n’était plus composée que de quelques rues. Elle était étroite, oppressante et surtout dure, dure et compacte. A nouveau Thomas avait mal aux yeux. Il pleurait. Il ne savait pas comment se débarrasser de cette ville qui ressemblait à un caillou. Il donna un coup de pied dedans et le caillou se mit à rouler pour s’arrêter sur son côté le plus plat.
Sous une des portes, il vit un rai de lumière. Il s’approcha, on lui ouvrit. Le vent soufflait dans la pièce, un vent d’intérieur. Il soulevait les pages des livres, calmement, si bien que Thomas pouvait lire. Il revenait chaque soir. Les mots lui posaient des questions et l’évidence des réponses sortait de sa bouche. Pour la première fois depuis longtemps Thomas sentit la peau des autres hommes se frotter à la sienne. A côté de la bibliothèque un marché se tenait tous les matins. Il aimait la chair jaune des fruits. Au café qui jouxtait la place, on servait un vin blanc de la région. Un fois, il trinqua avec un monsieur qui boitait.
 
 


Ce matin-là, Thomas se rasa et se coupa. Il mit sur la blessure un tout petit sparadrap. En buvant son café il écoutait les nouvelles à la radio. Il ne prit pas le chemin de son travail mais monta à l’étage, à la salle de billard. Il poussa la porte et ne pût que constater l’état lamentable de la pièce. Il enleva la poussière, lava et rangea des verres qui traînaient là depuis des années, cira le parquet.
Il referma la porte : « A ce soir » dit-il.
 
 
Bernard BARILERO
Stage Terres d’encre, Août 2006

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