Une fourmi s’affaire, portant son grain de sable en bonne ouvrière du désert sur la piste vers une petite dune instable et ronde.
La piste est là, fendant l’espace, ride profonde, témoin des chagrins comme de l’évolution des mondes.
On ne sait pas toujours d’où elle vient.
On ne sait pas toujours où elle va.
Mais elle ouvre plus que des horizons ; elle donne à deviner ce que le voyageur appelle des destinations ; elle donne à deviner ce que j’appelle une épopée.
La piste vibre et se tord sous le gris blanc ardent du ciel déliquescent qui se noie dans l’ocre jaune rosé – aride – des dunes alentours.
La chaleur est tangible, vivante, écrasante.
Elle emplit l’espace et se fait paysage.
Insoutenable, elle force à baisser les yeux.
Le regard, alors, s’écorche à l’épine acérée du chardon des sables.
Rien ne semble pouvoir retenir le regard et pourtant tout est mouvement et déplacement.
La vibration palpable de la chaleur répond en écho au silence habité du désert.
Faire un pas de côté, c’est se laisser transporter, aux confins d’Addis Abeba, par l’accélération des couleurs ocre rouge – terre de sienne – jaune safran.
Mirage.
Faire un pas en dedans, c’est être confronté, solitaire, aux rivages des ombres.
Il faut alors, sans faillir, pas à pas, funambule sur un fil de feu, aller là où l’on va.
La fourmis s’affaire, sans fin, inlassablement, grain à grain chacun solidement aggloméré au mortier salivaire.
La fourmilière, aujourd’hui, sur ce quai de gare, a des allures de gratte-ciel concentrationnaires.
La piste n’est plus que deux rails, rouillées, barrées, fermées qui se rejoignent à l’horizon comme une prison.
Elle est accroupie là, silhouette d’ombre noyée dans le plomb du ciel qui a fondu sur les bâtiments alentours.
Silencieux, il s’est accroupi à ses côtés. Il a allumé ce qui ressemblait à une cigarette. Elle l’a prise à cette main aux ongles sales et aspiré désespérément jusqu’à retrouver dans ses poumons la morsure brûlante du désert fuyant. Elle a à peine senti la main aux ongles sales se poser , impérieuse, sur son sexe.
La nuit s’est refermée sur deux silhouettes emmêlées.
Deux jambes brunes et fuselées, sans fin, plus longues encore que le haut tabouret de bar sortent, arrogantes, d’une robe fendue rouge – battant un tempo muet.
3 heures du mat – un petit bar de Pigalle, fatigué de sons et de boissons.
Son buste mince et souple, suit imperceptiblement le mouvement.
Ces deux longs bras à la peau satinée, bronzée, ondulent.
Elle semble en transe.
Au-dessus d’un port de reine, un visage presque enfantin – un nez droit, aquilin.
Incongrue, déplacée sûrement que cette jeune femme envoûtante parce que royale – attirante parce que sensuelle – attachante parce que féminine dans ce lieu sordide, espace d’expressions de tous les avilissements.
Princesse éthiopienne.
Elle est seule.
Rien ni personne ne semble l’attacher ou la retenir.
Danseuse ou putain ?
Danseuse, sans doute, car son corps, même assise là, n’est que mouvement, mieux encore frémissement d’où l’idée de transe tout à l’heure. Sa vie n’est que déplacement. Elle effleure le monde et les choses.
Putain, peut-être.
C’est l’heure et le lieu.
Mais les hommes présents s’en tiennent éloignés comme envoûtés alors que tout en elle appelle au plaisir et à la volupté.
Elle ondule au bord du tabouret.
Elle ondule pour elle en un secret ballet dont elle seule connaît le livret.
Péripatéticienne, alors.
Hier, les paysages de dunes.
Aujourd’hui la rue et le bitume.
Elle déambule, fière et solitaire – princesse du sexe et des étreintes éphémères.
Elle donne des leçons d’amours aristotéliciennes.
Elle traverse alors le bar comme pour une nouvelle traversée du désert.
Vent de terre contre vent de sable, elle ne détourne même pas le regard.
C’est fini ; ça s’arrête.
Il se détache, comme tous les autres, repu, et pour peu sombrerait dans un sommeil insolent.
C’est le moment délicat où pour moi tout peut basculer.
J’ai des envies de meurtre quand tous ces visages de mecs avides se superposent.
Leurs odeurs de sueurs aigres mélangées à des relents d’alcool ou de tabac froid – leurs souffles rauques – c’est son odeur et son souffle à lui que je sens.
Abjection des ahanements de mâles qui se veulent conquérants.
J’ai la haine – j’ai la rage et l’envie de leur planter, à tous, dans leur bide souvent flasque ce poignard cuisant qu’ils me plantent chaque soir au ventre.
J’ai la haine – j’ai la rage et je serre les poings.
Et je m’abîme encore et encore dans tous ces corps qui se tordent et se convulsent sur le mien comme des vers de terre infâmes.
Il a payé en silence.
La porte a claqué.
L’instant d’après, la solitude m’étreint.
La sensation est purement physique.
Et mon corps se resserre comme pour donner moins de prise à la douleur.
2 Temesta – un verre d’eau fraîche.
Ne plus penser – simplement sombrer.
A l’éclatante luminosité qui traverse la cotonnade jetée en guise de rideau sur une simple barre de bois, elle sait déjà que la matinée touche à sa fin.
Quelques heures ainsi gagnées sur la mélancolie des jours.
Quelques heures perdues aussi qui accélèrent le tempo des jours.
Comme le plongeur, elle presse de ses poings fermées ses paupières afin de respecter les paliers de décompression de la remontée de ses nuits agitées.
Reconquête intime de son corps perdu.
Elle s’étire lentement. Elle déroule chaque muscle un à un. Elle se cambre, enfin, jusqu’à prendre possession de toute la surface du lit fatigué et froissé.
Ce pli sous ma fesse a la rugosité coutumière de la natte familiale.
Je faisais alors courir mon doigt sur la peau douce et tendre du bras de ma mère en suivant le géométrique tissage né des mains des femmes.
Et nos rires fusaient, complices.
Ses muscles se rétractent et elle roule brutalement sur le côté pour bondir face à ce jour nouveau qu’elle semble vouloir affronter comme un nouveau combat.
La tête penchée au-dessus du lavabo, elle s’asperge le visage, le cou, les bras, le buste d’eau fraîche. Tout son corps en frissonne de volupté au contact de l’eau.
Et son regard plonge dans cette perle d’eau suspendue entre ses deux seins.
Dans sa transparence, j’y vois se refléter le regard aigu de mon père dans son visage buriné et serein. Il tient fermement mes mains pour que j’ajuste sur ma tête la jarre pleine de l’eau puisée au point d’eau – ce point d’eau miraculeux et précieux, partagé par tous : animaux et frères nomades.
Elle la laisse rouler solitaire et s’échouer dans le creux sombre de son nombril.
Un turban pour dompter sa lourde chevelure.
Une tunique colorée sur un jean moulant son corps souple.
Elle est déjà accroupie devant le petit réchaud, buvant un thé noir, brûlant.
Elle sourit.
Le marché la happe.
Rue Danrémont, ça grouille – vocifère et tempête tandis qu’elle glisse, hiératique, entre les étals croulants de formes, de couleurs et d’essences diverses.
Elle n’est pas dépaysée dans ces mondes qui se mêlent en des mouvements contraires.
L’anonymat est pour elle la distance qui la rapproche des autres tout en les tenant à distance.
Ses mains s’agitent et palpent ces fruits et légumes dont certains lui sont inconnus. Ses doigts cherchent à retrouver des goûts et des saveurs enfouis : quelques patates douces – une mangue – deux papayes apporteront quelques douceurs au riz traditionnel.
Elle descend le boulevard comme elle prenait la piste à pas mesurés, rythmés portant, invisible sur la tête la jarre ou le fagot de petit bois.
Dans son rez-de-chaussée sur cour qui voit si peu le soleil, elle entre.
Son studio est une prison qui lui ouvre les portes de la liberté.
Car comment être soi-même au monde quand son propre père a trahi la relation ?
Car comment être soi-même au monde quand lui a été interdit, par la tradition, l’exutoire qu’est la rébellion ?
Sinon à se créer sa propre prison.
En gestes amples et précis, elle pose son panier, plante ses dents dans une pomme qui traînait là et saisit un petit cartable noir.
Sans jeter un regard en arrière, elle claque la porte et se jette dans la bouche de métro la plus proche : Blanche – Châtelet – RER B – Luxembourg –
la Sorbonne : la faculté, sa liberté.
J’ai arraché, très jeune, à mon père ce privilège d’aller à l’école. Il voulait un garçon.
J’avais compris dans le regard triste de ma mère que lire et écrire c’était s’ouvrir des horizons qu’elle n’avait pas même pu entrevoir.
J’avais cru percevoir dans le sien un soupçon de fierté.
Elle en franchit chaque jour les portes avec rage, les poings serrés comme toujours quand sa vie est en jeu.
Lire mais écrire surtout, c’est aujourd’hui, pour elle, un acte libératoire - celui de se réapproprier sa voix.
Il me semble qu’aussi loin que je puisse aller, je suis toujours hantée et écartelée par les autres – ces autres qui ont si souvent parlé à ma place :
La voix de mon père, impérieuse et autoritaire – celle de l’imam, mielleuse et pernicieuse – les non-dits implorants de ma mère soumise.
Je les ai tous déshonorés en allant suivre la sainte parole du monophysisme.
Je me revois accroupie aux pieds du prêtre dans cette petite église, dépouillée de tout artifice mais si lumineuse au fin fond de cette ruelle sombre de Bahir Dar.
Je me revois accroupie, oublieuse de mes terreurs nocturnes, les yeux plongés dans ses yeux plein de bonté. Plus que les saintes paroles, c’est la mélopée de la langue amharique qui brisait lentement la coquille protectrice de ma tradition.
Farouchement, elle prend des notes – avide et insatiable – son grand corps enroulé sur lui-même comme pour saisir, retenir même la leçon entendue.
La sortie de l’amphi, le retour au monde urbain sont aussi cruels que les retours à la maison d’alors. Mais elle sait depuis longtemps comment s’en protéger : ça fait comme un rétrécissement intérieur – pas un repli sur soi – plutôt comme une anesthésie – quand on ne sent plus rien.
Elle peut ainsi retraversée la ville sans terreur.
La porte du studio franchie, l’apparente banalité du lieu la ramène doucement à sa réalité.
Accroupie déjà, comme en méditation, elle refait les gestes ancestraux du repas vespéral. Elle mange lentement et de ses doigts longs et fins elle roule de petites boulettes de riz.
Les doigts arrondis, elle semble caresser la matière. Puis, dans un geste précis et lest, les deux mains en prière, elle lui donne forme.
Cette précision est rassurante – geste universel des femmes nourricières.
La nuit est tombée. Elle a allumé une bougie – étincelle qui porte en elle les ombres de la cotonnade chamarrée – pour garder à l’instant sa dimension mystique qui pourrait être apaisante.
Mais depuis sa sortie de la fac, aucun des rituels auxquels elle s’accroche n’apaise la colère qu’elle tente en vain de maîtriser.
Il a suffit d’un mot pendant le cours sur les religions pour que remonte, comme une tourmente, cette phrase hermétique prononcée un soir par le père Zacharia : « le simple fait d’errer dans le désert n’implique pas l’existence de la terre promise »
Il lui faut pourtant maintenant se déplier pour changer de décor.
Nue dans la salle de bain, elle se regarde avec application.
Ses ongles longs et effilés rouge carmin n’ont pas besoin, ce soir, de retouche.
De sa pince à épiler, elle redessine la ligne triangulaire de son pubis bombé et noir. Elle se cambre avec audace sur l’ombre portée vers tous les plaisirs suggérés. Puis, elle se laisse aller sous le jet chaud de la douche.
Enduisant son corps d’un gel parfumé, elle se caresse, sensuelle et lascive. Elle se donne le plaisir qu’ils ne sauront pas lui donner.
Une serviette lui ceint les reins tandis qu’elle offre son visage à la lumière du miroir. Elle y voit la douce Maîmouna qui lui a appris la beauté faite femme.
Quand je me suis enfuie, Maîmouna m’a glissé sa boite en ébène – trésor de poudres colorées, de bâtons et d’onguents. Mes doigts en connaissent chaque espace, chaque composition, chaque consistance – le gras du khôl dont je souligne d’un trait assuré mes yeux noirs – la texture soyeuse de ce soupçon d’ocre rouge sur mes pommettes hautes juste pour rehausser le grain chocolaté de ma peau.
Mes mains tremblent chaque soir à retrouver ce que Maîmouna a su, à l’insu de ma mère, me transmettre de la féminité.
Que dirait-elle aujourd’hui du trait violent, rouge sang, sur mes lèvres qui est là pour repousser toutes velléités de gestes trop familiers ?
Je n’embrasse jamais au même titre que je donne mon corps mais ne me dévoile pas.
Elle porte un tailleur court, cintré, un peu classique qui fait ressortir sa beauté exotique.
Elle pose un carré de tissu diapré sur la lampe de chevet, lisse le drap de coton du plat de la main et sort en refermant posément la porte.
Rue Pigalle – je retrouve l’atmosphère des faubourgs sordides de Bahir Dar aux confins du Soudan. C’est la guerre et j’ai le cœur au bord des lèvres. Ils ne m’auront pas même s’ils me possèdent chaque soir.
C’est là bas, dans l’enfer absurde d’une guerre civile, que j’ai commencé cette lente descente dans l’abjection – recherche méthodique pour briser toujours plus en moi l’amour qu’il a déchiré – exorcisme brutale.
Mais ce soir, c’est elle qui chasse et son instinct de félin est en éveil. Elle aperçoit, remontant la rue, un grand type blond, à la démarche chaloupé qui semble éviter chaque entrée de bar.
Elle s’immobilise, aux aguets.
Sur le trottoir d’en face, la plantureuse et sensuelle Kouka, dans l’embrasure du bar à vin aperçoit le mouvement. Il lui a fait deviner la vulnérabilité chez ce grand type blond qui hésite. Elle fait un pas en arrière et quant il arrive à sa hauteur, elle le saisit brutalement par le bras.
Elle n’a pas vu le manège de Kouka. Elle a, en effet, un court instant, baissé la garde quand une voix, dans son dos à murmurer son nom.
La voix, le souffle, son odeur la transpercent – remontée brutale de ses terreurs enfouies.
« Pardonne-moi » souffle-t-il.
Elle fait volte-face et le gifle violemment.
Elle vient de tuer le père sur fond de Sex Pistols et de néons blafards.
Il ne verra pas ses larmes.
Elle court vers sa proie, le grand type blond, encore sous le choc.
Elle a les arguments – perversité bien maîtrisée – pour l’arracher aux griffes de Kouka.
La rage au corps, les yeux brillants de larmes, elle se colle à lui de tout son corps brûlant sitôt la porte refermée.
Le grand type blond n’ose pas bouger. Manifestement, ce qui lui arrive n’était pas prévu au programme de sa soirée.
Elle ondule contre lui. Ils ont tous deux la même taille – cuisse contre cuisse – sexe contre sexe – seins contre poitrine. La noire et le blanc.
Sa main aux ongles longs et effilés griffe le tissu de son pantalon et remonte. Elle effleure sans s’arrêter – ça l’irrite et l’excite.
Ils s’effondrent sur le grand lit.
Corps à corps farouche et brutal – peau à peau sensuel et charnel – il n’y a pas d’espace pour les mots.
Les courbes de l’un suivent les creux de l’autre. Les grains de peau se hérissent, se pressent et ils étanchent leur soif à leur sueur moite et parfumée.
Elle le baise avec un acharnement exaspéré tandis qu’il semble sous elle docile et consentant.
Elle est aussi impudique et violente qu’il se montre tendre.
Tandis qu’elle le chevauche les yeux clos, un spasme la traverse. Elle jouit.
Elle jouit pour la première fois – un véritable orgasme qui la laisse désemparée, pantelante et sans défense. Née dans son bas-ventre, il l’a emportée dans une spirale vivifiante.
Elle tremble.
Elle ouvre enfin les yeux, elle le regarde impénétrable. Il ne sait pas qu’elle vient de découvrir en l’autre une lueur d’entente, un espoir de tendresse.
Voilà, père Zacharia, ma colère, mes souffrances et tous mes désespoirs – de mon désert qui n’a jamais eu le goût de terre promise.
J’y ai cru si fort à cette terre promise.
J’y ai cru si fort à l’union du divin et de l’humain en une seule nature.
Elle est où l’unité quand on vous a brisé ?
Elle est où l’union quand vous m’avez abandonnée ?
Le deuil et l’errance seront les instruments de ma reconquête.
Le pardon est une illusion – vous le lui direz quand il rentrera.
Dans la lueur laiteuse du jour naissant, elle laisse aller sa tête entre ses mains et pleure pour la première fois.